Entrer dans la maison des hommes - De la clandestinité à la visibilité : trajectoires de garçons trans’/FtM" - 2008

Extraits du mémoire de sociologie de Julie Guillot à l’EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, à Paris : "Entrer dans la maison des hommes - De la clandestinité à la visibilité : trajectoires de garçons trans’/FtM", 2008.

Lien vers le mémoire en entier (PDF)

Certains des garçons et hommes trans interrogés sont attirés par les hommes, et parlent de leur rapport aux médecins, de leurs relations affectives et sexuelles, ainsi que d'homophobie. En voici quelques extraits:

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[Au sujet de la prise en compte de la parole des personnes trans par les psychiatres] p36

"De même, les statistiques avancées par la psychiatrie sont à relativiser :

lorsque Colette Chiland affirme que « le plus souvent, [le transsexuel FM] sait depuis un très jeune âge qu’il est attiré par les femmes » [1997 ; 135], il est certainement vrai que tous les trans’ FtM qu’elle ait rencontrés lui aient dit être attirés par les femmes ; mais dans la mesure où avant même qu’elle en rencontre un seul, les écrits psychiatriques affirmaient déjà l’évidente hétérosexualité des transsexuels, ces derniers ne s’aventurent pas à faire état de leur éventuelle homosexualité ou bisexualité.

Quant à ceux qui ne cachent pas au psychiatre leur orientation sexuelle, ou encore leur désir de conserver leurs organes génitaux, ils sont exclus de la catégorie « transsexualisme ». Les théories psychiatriques opèrent donc un tri sélectif qui à la fois fonde et valide leurs concept."

 

[Extrait d’interview avec Emmanuel, 52 ans, au sujet de son vécu sur le net en tant que garçon, avant de découvrir le mot trans] p56

« J’étais conscient d’être du genre homme, mais j’ignorais totalement l’existence des trans, je ne connaissais pas la signification du mot. Ma connaissance du mot trans et la compréhension de ce que j’étais s’est faite grâce au net, à l’âge de 49 ans. (…) en fait le seul endroit où je vivais, c’était sur le net, où je…je suis un mec, j’ai commencé à délirer sur le net.
- Tu en as parlé…
Non, j’ai pas parlé, je disais je suis un mec bio, quoi, je suis un mec. C’était le seul endroit où je pouvais être enfin qui j’étais. Et c’est à un moment donné où…en fait il y a un mec qui est venu…qui est venu me rencontrer…et là, ben, y’a une petite surprise ! (rire).

Et là ça a été l’horreur, parce que…j’avais envie de me flinguer, quoi. Un mec que j’avais dragué sur le net, c’était un pédé, il s’est déplacé de Paris pour me voir…et quand il m’a vu, lui, il a vu une nana. Et moi j’avais rien à lui dire, je lui disais « mais je suis un mec », sans autre explication, sans rien. Et lui il connaissait pas non plus les trans. C’était vraiment…et je me disais, « il va me cassez la gueule »…mais non, il m’a dit « je sais que tu mens pas, mais c’est…c’est non. Je sens que tu as des sentiments qui sont vrais, mais.. ». Enfin il comprenait rien et moi non plus. (...)»

 

[Homophobie chez les personnes trans] p75

"De même, Emmanuel explique qu’il ne se sent pas accepté parmi les trans’ : « En fait, c’est la vraie merde pour moi parce que…je suis le seul pédé. Et ils sont homophobes…alors ça me fait chier (rire). Alors bon, heu…et…et je sais pas, par exemple, à X. [l’association dont il fait partie], je suis le seul pédé parmi les trans’, et je m’encaisse des remarques homophobes, sur le ton de la plaisanterie, mais quand même, quoi. Style, heu… « maintenant que tu es opéré je vais faire attention de pas te tourner le dos ». Et je dois rire avec ça parce que si je ne ris pas c’est que j’ai pas le sens de l’humour. (…) ça, c’est le coup de trans’. Pas tous, mais…une bonne partie. Alors je vais chez les pédés, quoi. »"


[Homophobie médicale] p96

"Les outils de résistances se trouvent aussi dans les relations aux médecins, qui, dans le cas des spécialistes dans les interventions transsexuelles, dépendent de la demande des patients pour exercer : ainsi Emmanuel s’est « vengé » d’un chirurgien qui avait refusé de l’opérer en raison de son homosexualité.
« J’ai eu ma petite vengeance parce que j’étais inscrit sur une liste FTM [sur Internet] qui tous vont se faire opérer chez lui, j’ai fait un copié/collé de sa lettre sur la liste, le lendemain il était inscrit sur la liste et il présentait ses excuses. Il voulait bien m’opérer, et tout. » "

 

[Au sujet du féminisme] p129

« Ne serait-ce que, voilà, les personnes avec qui je sors, malgré… je veux dire même en tant que mec trans, quand je sors avec un mec pédé, de l’extérieur c’est sensé être une relation pédé, même si après c’est un petit peu différent… je me retrouve en fait avec des mecs bios dans une position où voilà, où c’est moi qui fait tout le travail, le travail émotionnel, le travail de prise en charge de plein de trucs dans le couple, et tout, où ya un rapport de force et aussi un partage du travail vraiment inégal, et ben même si je suis un mec trans ça m’arrive aussi. Donc ça me concerne aussi. Et c’est un truc que je vis je pense de manière hyper similaire. Assez similaire. De la même manière, et que je vivais déjà en tant que fille avec les mecs hétéros, et que j’ai retrouvé en tant que trans avec des mecs pédés. » [Romain]

 

[Rapport au corps post-phalloplastie] p144

"Ils ne se reconnaissent d’ailleurs pas dans le discours du « mauvais corps », même lorsqu’ils font le choix de l’intervention chirurgicale, comme Emmanuel, qui a subi une phalloplastie:

« Les psychiatres te préviennent, mais tu ne seras jamais, tu n’auras jamais…un vrai corps d’homme [c’est lui qui souligne]. Mais qu’est-ce que c’est, quoi ? Moi j’ai un vrai corps d’homme, hein. Il n’est…il n’est ni plus vrai ni moins vrai que n’importe qui, je veux dire. Alors…d’un côté ils te disent « tu ne seras un homme ou une femme que quand tu seras opéré », et ils te disent après que ces opérations ne sont pas parfaites. Donc ça veut dire que tu ne seras jamais un homme ou jamais vraiment une femme. Alors, je suis désolé, moi mon opération, elle est parfaite, je suis un parfait trans’, je suis un parfait pédé, je suis un parfait homme.

Et j’ai une transbite, j’ai pas une bite bio, mais je m’en fiche ! (rire). Mais ça, c’est aussi tout ce bourrage de crâne, comme quoi on doit devenir des copies de bios. »"

 

[Changements dans la sexualité du couple et dans les rencontres, post-transition] p154

"Parfois les pratiques sexuelles elles-mêmes changent : certains FtM (qu’ils soient hétéros ou homos) ne souhaitent plus être pénétrés par leur partenaire, dans la mesure où cette pratique est associée pour eux au genre féminin. Ce « renversement » implique que le ou la partenaire de la personne trans’ repense son orientation sexuelle (et donc dans certains cas ses pratiques sexuelles) : cette remise en question apparaît comme une difficulté importante.
« D’abord il a cessé de se définir comme hétéro. Il s’est défini comme bi, et puis…ensuite, il avait une réflexion sur le fait qu’il était homo. Mais c’était un truc…moi je le pressais pas du tout dans…dans sa propre remise en question, il m’en parlait, tu vois, ça le travaillait, puis il venait m’en parler. Moi je l’écoutais. (…) Le fait que j’étais trans’ donc ça le culpabilisait, et puis son…son orientation sexuelle, c’était une autre claque, quoi. Bon. » Emmanuel, 52 ans.

Même une fois la transition entamée, les personnes trans’ sont confrontées à cette remise en cause de soi dans leurs relations amoureuses et sexuelles, aussi bien lorsqu’il s’agit de « passer » de l’hétérosexualité à l’homosexualité que le contraire. Emmanuel explique ainsi qu’à présent, lorsqu’il rencontre des hommes homosexuels, ceux-ci expriment souvent une crainte d’une remise en question de leur homosexualité. « Alors ils me disent « oui mais moi…moi je suis pédé ». Et moi « mais ça tombe bien, moi aussi ». Et ça, ça c’est rassurant. »"

 

[Relation avec un homme hétérosexuel] p155

"Parfois la transition peut avoir pour effet de déstabiliser profondément le ou la partenaire, ce qui le conduit à mettre fin à la relation. Je cite pour exemple le récit que fait Romain d’une relation passée avec un homme hétérosexuel, qu’il a rencontré avant le début de sa transition :
« D’entrée de jeu, on sortait pas encore ensemble que je lui ai dit. Enfin quand on a commencé à devenir assez proche, je lui ai dit écoute moi je suis trans’, je me vis comme ci comme ça, je veux faire ma transition, et je l’avais déjà prévenu de…j’ai pas envie de me prendre la tête avec des personnes qui vont sortir avec moi pour se rendre compte qu’ils veulent pas être avec un trans’. Enfin j’aimerais que les personnes prennent ça en considération, réfléchissent deux minutes avant de s’embarquer dans une histoire avec moi. Et bon, voilà, il s’est lancé là-dedans.
Pour finalement se rendre compte qu’il arrivait pas à gérer ça. Donc ça a bien marché un temps et puis après, plus moi j’avançais dans mes histoires…le rendez-vous avec le psy, pour avoir mon papier, pour après prendre des hormones…mais même avant que je prenne des hormones, il se battait déjà avec des considérations du style, mais si on est ensemble en public, et que les gens pensent que t’es un mec, ça me dérange que les gens pensent que je sois homo. Enfin il était…il se débattait vraiment dans des trucs comme ça. Pour lui en tant que mec hétéro…disons que dans le privé il arrivait à gérer ça mais tout le côté social c’était trop effrayant pour lui. (…) Je l’ai complètement déboussolé, il était complètement perdu. C’est lui qui m’a plus ou moins dit écoute, il faut qu’on arrête cette histoire parce que…j’y arrive pas. Quand j’ai quitté X. [la ville où il vivait], il était toujours en train de se débattre dans une espèce de crise identitaire. Je ne sais pas où il en est aujourd’hui. »"

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