Magnus Hirschfeld était un médecin et sexologue homosexuel allemand et juif qui a énormément oeuvré à la recherche sur les personnes LGBT ainsi qu'à leur défense. Les livres de son institut ont été brulés par les nazis.
Dans son ouvrage de 1910, « Die Transvestiten : Eine Untersuchung über den erotischen Verkleidungstrieb, mit umfangreichem kasuistischem und historischem Material », (Les travestis : une enquête sur le désir érotique de se déguiser, avec de nombreux exemples et documents historiques.) paru en anglais sous le titre "The Transvestites : The Erotic Drive to Cross-Dress (PDF en anglais)", on trouve une mention intéressante pour nous à la partie deux, « Transvestim and monosexuality », p326 du pdf.
Depuis quelques lignes, Hirschfeld abordait la question de l’homosexualité (dans le sexe d’origine) des personnes travesties vivant dans leur vie de tous les jours en tant qu’homme ou femme hétérosexuel (dans le sexe d’origine), certains auteurs parlant de « pseudo-homosexualité ». Hirschfeld critique cela en pointant le fort rejet de l’homosexualité (dans le sexe d’origine) de la part des hommes se travestissant en femme. Il propose d’envisager dans le contexte au mieux une espèce « d’homosexualité de second ordre » (cette fois ci dans le genre revendiqué), remarquant que « l’attirance que ressentent ces femmes-hommes est comparable à celle que les femmes homosexuelles éprouvent pour d’autres femmes».
Il ajoute ensuite, et c’est cela qui nous intéresse en particulier :
« Dans mon ouvrage « Vom Wesen der Liebe » (De la nature de l’amour ), page 88, j’ai déjà brièvement évoqué le cas de femmes « sexuellement normales », attirées par les hommes, et se présentant avec des manières très masculines, qui disaient elles-mêmes qu’elles se sentaient comme des hommes homosexuels. Ce sont ces personnes qui étaient extrêmement attirées par les hommes féminins. »
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Dans l’ouvrage en question, paru en 1906, « Vom Wesen der Liebe. Zugleich ein Beitrag zur Lösung der Frage der Bisexualität (Accessible en ligne, en allemand)» (Sur la nature de l'amour. Et une contribution à la résolution de la question de la bisexualité), on trouve, pp86-90:
(La discussion globale porte sur les variations des attirances sexuelles au sein de l’hétérosexualité ou de l’homosexualité, Hirschfeld explorant dans quelle mesure certaines variations relèvent selon lui d’une forme de bisexualité quand elle s’éloignent du schéma classique « femme féminine attirée par homme masculin ou femme féminine », et vice versa.)
« Parmi les femmes hétérosexuelles, un grand nombre aiment les hommes grands, imposants, plein de force et dynamiques, tandis que d'autres préfèrent des hommes doux, calmes, de constitution délicate tant physiquement que mentalement [...].
Le nombre de ces groupes pourrait bien sûr être considérablement augmenté, mais je souhaite seulement en sélectionner quelques-uns qui ne sont attirés que par l'autre sexe, et je les mets particulièrement en avant parce qu'ils représentent déjà par la nature de leur goût, même si dans un sens différent de celui des bisexuels, une certaine parenté intérieure avec eux, constituant ainsi des stades intermédiaires entre hétérosexuels et homosexuels.
[...]
Parmi les femmes hétérosexuelles, dans la même catégorie se trouvent toutes celles qui ont le malheur de toujours tomber amoureuses d'hommes homosexuels, ou qui succombent toujours à ceux qui ont quelque chose de très doux et féminin en eux ; notamment chez les célèbres écrivaines et artistes qui ont toujours été fortement représentées dans ce goût. Weininger a rassemblé dans le VIe chapitre de son livre, qui traite des femmes émancipées, une série impressionnante de telles femmes dans l'histoire ; on y trouve George Sand, que Mérimée décrit comme « maigre comme un clou » ; elle a d'abord eu une liaison avec le poète très féminin Musset, puis avec le compositeur tout aussi féminin Chopin, il y a la poétesse italienne Vittoria Colonna, l'amie de l'homosexuel Michel-Ange, l'écrivaine Daniel Stern, la maîtresse du féminin Franz Liszt, il y a Madame de Staël, qui est tombée amoureuse d'August Wilhelm Schlegel, le précepteur homosexuel de ses enfants, et Clara Schumann, dont le mari montrait dans ses traits, son être et son art des caractéristiques très féminines.
[...]
Une étudiante appartenant à cette catégorie, qui avait dans son apparence et ses traits de caractère beaucoup de masculinité, tout en étant complètement « normale sexuellement » puisqu'elle ne ressentait d'attirance érotique que pour les hommes, m'a dit un jour, non sans raison : « qu'elle se sentait comme un homme homosexuel ».
[...]
Tous ces hommes et femmes ont dans leur essence une constitution assez proche des homosexuels, plus proche qu'ils ne le croient, ce qui n'empêche toutefois pas beaucoup d'entre eux, dans le plein sentiment de leur « normalité absolue », de participer avec d'autant plus d'ardeur au mépris et à la dénigration des homosexuels, leurs voisins dans le royaume de la nature.
Ces personnes nous facilitent considérablement la compréhension de ceux parmi les bisexuels qui aiment un type qui ne se trouve pas, comme les précédemment mentionnés, seulement dans l'un ou l'autre sexe, mais qui se retrouve chez les deux sexes ; […] des homosexuels qui perçoivent ce qui les attire non seulement chez les garçons, mais aussi chez certaines figures féminines. L'un d'eux m'a un jour dit : « J'aime les filles, mais seulement si elles ressemblent beaucoup à leurs frères »
[...]
Il en va de même pour les femmes, qui aiment les hommes à tendance féminine et les femmes à tendance masculine, étant envers les hommes dans un certain sens homosexuelles, envers les femmes partiellement hétérosexuelles, et sont en réalité aussi bisexuelles.»