Extrait de « Homosexualités et suicide – études, témoignages & analyse », Éric Verdier et Jean-marie Firdion, pp142-147. 2003
ASB: Association du Syndrome de Benjamin, asso trans parisienne des années 90/2000.
CGL: Centre Gay et Lesbien
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Cyril, 20 ans : « il revient de loin celui-là. »
(Nota : les accords sont souvent au masculin, une fois au féminin, suivant les paroles de Cyril.)
J'ai toujours été attiré par les garçons, mais en tant que fille c'est normal. A l'adolescence, je commençais à me rendre compte que j'avais des images érotiques en garçon et pas en fille. Au début, je pensais que ce n'était que des fantasmes, et d'ailleurs ça durait peu de temps. Et puis je me sentais concerné quand j'entendais parler d'homos, je me disais « on parle de moi», sans prendre vraiment conscience de la portée que cela avait. A 17 ans, après le BEP, j'ai quitté l'école. Je ne savais pas quoi faire, ni où j'en étais, ça n'allait pas. Il me fallait couper avec le monde social. J'ai toujours eu du mal à me retrouver avec les filles, et j'avais envie d'aller avec les garçons, donc je ne me retrouvais pas. J'ai toujours eu des relations superficielles, où je ne disais rien de moi. J'étais dans un état de neurasthénie permanente, on peut dire de l'âge de 6-7 ans à 17 ans, comme dans un semi-coma. En fait, je ne vivais pas, je faisais acte de présence! Je pense que ça s’est mis à la place d’envie de suicide.
Et pendant tout ce temps, je me racontais des histoires : des histoires d’enfants battus pour me faire pleurer moi même, parfois assis par terre pendant des heures. Et après des heures, je pleurais, comme s’il m’avait fallu tout ce temps pour atteindre le niveau de tension suffisant. Puis je me disais « t’es pas bien ou quoi ? ». A 7-8 ans donc, j’ai commencé à me raconter des histoires, mais j’étais toujours à l’écart à l’école. Je me rappelle avoir eu une seule copine au primaire. On était toujours ensemble et c’était très exclusif comme relation. A 12 ans, j’allais à la bibliothèque et je consultais des « que sais-je » sur le suicide, la psychanalyse… J’essayais de comprendre ce qui se passait en moi. J’y trouvais du réconfort, car je ne savais pas ce que j’étais, et je voulais trouver quelque chose qui ressemble à ma souffrance. C’était un bon exutoire pour évacuer ce qu’il y avait à l’intérieur car je sentais alors que je n’étais pas le seul à souffrir.
Après 17 ans, c'est-à-dire il y a trois ans, je me suis retrouvé avec moi-même pour réfléchir. Là, j’ai vu pas mal de gens pour parler de ça, mais je n’ai eu aucun contact avec ceux du lycée. J’ai aussi beaucoup lu. J’ai pu alors me rendre compte que c’était autre chose que des fantasmes, mais en réalité de la jalousie vis à vis des autres mecs, donc de l’identification. « Non ce n’est pas possible, ça ne peut pas m’arriver à moi ! » On a toujours des clichés dans la tête, et en fait on doit se dire qu’on est pas des monstres. Alors ça s'est bien fixé, la grosse révélation : ça, c'est moi, je suis un mec pédé ! Et ça m'a fait plaisir de trouver un mot car je m'identifiais à tout un groupe. Je me rappelle même le moment précis, oh là là ! M6 a diffusé en février 98 Priscilla folle du désert, et je l'ai enregistré puis regardé plein de fois, surtout une scène qui me donnait des frissons : celle où ils partent courir dans l'eau, dans une oasis en plein désert, et pendant trois secondes deux mecs se prennent dans les bras. Je crois que je l'ai regardé vingt-cinq fois ! Alors j’ai commencé à dire à ma mère que je voulais aller à la Gay-Pride pour m’amuser.
Elle est venue, et ça ne lui posait as trop de problème. Ensuite, à la rentrée, j’ai commencé à lui dire que je n’étais pas bien dans ma peau. Et alors que je n’avais rien compris encore, on a fait le plus gros du chemin ensemble ; ça, c’est très important pour moi. Si j’avais trop attendu, je n’aurais peut être pas eu le courage de lui parler, car elle m’aurait remis des doutes. D’ailleurs, c’est ce qu’elle a fait : « Oui mais, est ce vraiment cela ? », ou « Oui, ça va passer. », mais c’est compréhensible, même encore en ce moment. Pour elle, c’était (et c’est encore) : « Je vais perdre ma fille. » Mais non, on va rester complice car je ne vais pas changer dans ma tête. Donc j’étais encore dans le côté dépressif car je ne savais pas comment ça allait se passer. Maintenant ça va, car j'ai réussi à m'accepter même si je me sens seul, je ne pourrais pas avoir le côté amoureux comme tous les ados. C'est vrai, je ne veux pas, je ne supporterais pas qu'un homme me touche maintenant car je déteste mon corps. Ce serait un mensonge, ce serait faux.
J’ai adhéré à l’ASB en avril 2000, car j’avais eu l’adresse par le bouquin qu’a écrit la présidente de Marseille. J’ai été au CGL avec ma mère, car partout où je vais, je ne me sens pas capable d’y aller seul. J’ai rencontré un mec qui faisait la permanence, et il m’a invité à une fête. On y est allé et j’étais paumé car il y avait plein de monde que tu ne connais pas. On s’est revu ensuite au CGL, car ils ont une permanence toutes les semaines. Là, j’ai rencontré Frédéric, et on est les deux seuls gamins ! On va se revoir car on a des trucs à se dire ! Il est aussi FTM.
Pour reprendre des études j’ai du retourner dans mon Lycée autogéré, car ils prennent les exclus du système. Je suis rentré en première L, et j’ai senti que c’est spécial, l’état d’esprit est différent. Il n’y a pas de proviseur, les profs et les élèves sont à égalité et tout le monde s’occupe de gérer le lycée. On se tutoie tous et c’est vachement bien. Par exemple, j’ai vu pour la première fois des élèves qui prenaient la parole pour dire « non, je ne suis pas d’accord avec ce que tu dis » à un prof !
On est régulièrement en réunion en petits groupes avec profs et élèves, et à la première, j’étais très contente ! En effet, un élève a dit qu’il voulait faire une pièce avec des jeunes homos et un jeune arabe, et il a dit ça d’un ton tranquille ! J’étais bien tombé ! Ensuite, j’ai rencontré une jeune prof d’anglais, qui a 30 ans mais qui en fait 25, et qui nous a fait un cours sur les séries américaines des années trente à nos jours. Au troisième cours, elle nous sort : « Queer as folk, vous connaissez ? », « Oui ! », je réponds, et je fais un super speech en anglais ! On était cinq en cours ce jour-là (puisque dans un lycée autogéré, on n’est pas obligé d’assister aux cours si on n’en a pas envie) et je pense que je ne l’aurais pas fait si on avait été plus nombreux. J’ai donc raconté et la prof me répond « si tu as les cassettes, ce serait bien de se les passer » et on l’a fait !
C’est la seule prof à qui j’ai dit que j’étais trans et elle m’a répondu « Y a pas de problème » avec sa petite voix, trop mignonne ! Je l’ai dit aussi à mes trois copines dans mon petit groupe. La première m’a juste dit avant : « Je sais ce que tu vas me dire » (elle croyait que j’étais lesbienne), et non ! Elle a bien réagi, mais ne voulait pas choquer. Je lui ai expliqué et elle m’a dit : « On est là, on te soutient. » La seconde a été plus perturbée, comme si c’était un mensonge car on me connaît sous mon prénom de fille, comme si ce qu’on avait vécu avant était nié ! Quant à la troisième, elle a dit : « Ah ouais, c’est bien ! » Depuis, comme on se parle entre nous, d’autres ont été mis au courant, et ils sont vachement intéressés. « T’as vachement de courage ! » me disent-ils. Au début, c’est difficile de parler de moi au masculin. En fait, ça dépend de leur réaction, je ne les force pas à m’appeler Cyril, mais moi j’y arrive bien ! Mes trois copines n’ont eu aucun problème. Elles sont passées toutes les trois, d’un seul coup et en cœur, et même devant les autres, de Stéphanie à Cyril ! Ce n’est pas caché et des fois les autres se retournent.
Mon prénom s’est imposé à moi, comme mon identité, au début de 99. « Voilà, c’est moi, et il revient de loin celui-là, du fond des tripes ! » Je vis encore beaucoup dans mes rêves, et j’ai du mal à me regarder dans la glace : « Ah oui, je suis encore comme ça ! » J'ai du mal en société, j'en ai marre, je n'ai pas envie d'expliquer. C'est pour ça que j'avais quitté le lycée où j'étais avant. Je me mettais à côté et j'imaginais comment ce serait si j'étais moi-même. Là, je laisse passer le temps. Je suis pressé, mais même si ce sont des années, je ne vais pas forcer, j’ai un travail d’évolution émotionnelle à faire de mon côté. Je ne me sens pas comme quelqu'un de 20 ans, comme si j'étais resté petit, comme si je n'avais pas vécu les premières découvertes de l'enfant et de l'adolescent. Je suis resté figé à un stade de larve. Il faut bien que je recommence depuis le début pour arriver à me sentir bien, car passer de femme à homme à 22 ans, c’est bizarre, et je ne sais pas quand ça sera fini. J’aurais 25 ans peut être, et je n’aurais rien fait de ce qu’un mec de 25 ans a fait. Je m’imagine une transformation physique complète, et pas entre les deux, même si je suis androgyne et que j’ai les traits fins.
A l'ASB, je n'en ai pas parlé avec tout le monde. Frédéric est bi, et il y en a que ça chamboule ! Il y en a même un qui n'arrive pas à comprendre: « Mais qu'est-ce que tu leur trouves?» En fait, je crois que tout le monde a un parcours atypique ! Mon père ne s’occupe pas de nous. Il ne parle pas. Ma mère lui a dit, et il n’a pas eu de réaction. De toute façon, il ne réagit à rien, tout passe. Mon frère est comme mon père. On a beaucoup joué ensemble étant petit, puis on a eu chacun notre chambre, et à l’adolescence il y a eu une séparation par rapport à ses copains. On a fini par ne plus rien se dire. Je ne sais même pas ce qu’il sait. Mais tu sais, même au lycée autogéré, il y a des tensions, et malgré ce grand mélange, on reste les uns avec les autres. Des groupes se créent, avec peu d’échanges entre eux.
