Bah oui, mon mec est trans - Têtu - 2017

Interview dans le magazine Têtu de 2017 (numéro 214) de deux couples, composés pour l'un d'un homme non-trans et d'un homme trans (François et Ali), et pour l'autre de deux hommes trans (Hael et Riwan).

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Bah oui, mon mec est trans – Par Jérémy Patinier. Photos Jean-Louis Bavard.

Les couples gays peuvent revêtir des formes multiples. Ceux qui se composent d'un ou deux mecs trans sont souvent ignorés. Nous avons demandé à deux couples de nous parler d'amour. Des réactions parfois incongrues, des questions dérangeantes ou des bonheurs infinis, et aussi des difficultés qu'engendrent les regards des autres…

Ali Aguado et François Berdougo, Paris.

François a 37 ans. il est étudiant en santé publique et milite chez Médecins du monde. Ali, chef de service d'un centre d'hébergement d’urgence pour les femmes isolées, les familles et enfants réfugié-e-s, a 35 ans. Homme trans, il milite depuis une quinzaine d'années autour des questions féministes et trans, d'accès aux droits et à la santé. Ils sont tous les deux engagés dans l'association « Espace Santé Trans ».

« Nous sortons ensemble depuis deux ans, mais nous nous connaissons depuis presque sept. Nous nous sommes connus dans les milieux militants sida/santé : Ali était chez Outrans, j'étais chez Act Up-Paris », nous raconte François. « Après un énième croisement dans une réunion, on est allé dîner ensemble. Puis les choses se sont enchaînées en quelques semaines... Nous allons nous marier cet été ». Pour Ali, ce fut un chamboulement : « Je n'aurais pas pensé qu'on tomberait à ce point amoureux l'un de l'autre. Mon attirance sexuelle, corporelle, allait habituellement clairement vers les personnes trans et les meufs qui, dans leur rapport au corps, leur posture, leur engagement à l'autre se jouaient des codes et incarnaient à mon sens une forme de "puissance d'agir", un détournement des attendus autour de la "masculinité", quelle que soit la sexualité à laquelle ielles s'identifiaient. Je me rends compte, dans cette relation amoureuse, que les mêmes enjeux peuvent être incarnés par des mecs cis-pédé, et c'est quelque chose que j'adore chez lui ».

Avec Ali, François a vécu concrètement les difficultés qui peuvent se poser dans la vie d'une personne trans qui n'a pas encore pu changer ses papiers. Et puis « ça a posé des défis au « golden pédé » (l'expression est d'Ali) que j'étais, notamment dans la sexualité. ]’ai découvert tout un univers, vécu parfois des tensions intérieures... » raconte-t-il avec pudeur mais aussi avec humour. « Sortir avec un mec trans m'a posé autant de questions et remué autant le cerveau que d'apprendre à vivre en tant que gay dans notre société. Ça me fait beaucoup réfléchir à la masculinité ».

Devenir un couple gay, avec ce que cela comporte dans l'espace public, fut un apprentissage pour Ali : « Quand j'étais avec mon ex compagne et ma fille, j'étais perçu comme un jeune papa hétéro. Bref, une image normée qui me convenait assez bien sans pour autant me rendre aveugle aux oppressions sexistes. En revanche, la transphobie je la subis au quotidien lorsque je suis seul face à l'administration et au corps médical notamment ». Une fois les aménagements intérieurs pratiqués, le coming-out aux cercles intimes arrive parfois : « Après le « maman, je suis lesbienne » et le « maman, je suis trans", le « maman, je suis pédé › est plutôt bien passé !» explique Ali, avec beaucoup de décontraction.

Ensemble, ils rêvent désormais de « chevaucher une licorne à paillettes pendant 40 ans ! » (pour François) et de «continuer la révolution » (pour Ali)… Et François de rappeler avec malice « Mais je suis en CDD avec Ali... Enfin, en CDD renouvelable »


Hael et Riwan, Nantes

Hael a 24 ans est un « étudiant en psychologie, une personne autiste et un homme trans ». Il est en couple avec Riwan, 29 ans, qui se décrit comme « un homme trans, blanc, valide, neuroatypique, pansexuel et demisexuel/demiromantique"(1).

« Nous nous sommes rencontrés sur un forum trans » raconte Hael. « Notre première rencontre en face à face s'est faite lorsque j'ai fugué, Riwan m'a offert son soutien et un hébergement pour la nuit... Nous nous sommes progressivement rapprochés et mis ensemble avant que je commence ma transition...». Dans la construction de leur couple, Hael se souvient de quelques difficultés intimes, tout au plus : « Uniquement des problèmes de dysphorie (2). An départ, sans opération du torse par exemple, c'était assez compliqué de gérer les relations intimes pour moi ». Au début, soit on les percevait comme un couple hétéro, sort comme un couple gay. Mais rare étaient ceux qui se disaient que l'un des deux était trans. Encore moins les deux. Pour Riwan : « Cela peut nous ex-poser à des agressions homophobes, le fait d'être trans est source d'une crainte plus accrue encore: si les agresseur-se-s découvrent qu'on est trans, les violences peuvent dégénérer encore plus... et les risques d'être violés ou tués décuplés... Je vivais moins bien que lui à ce moment-là le fait qu'il soit régulièrement mégenré (3) et appelé par son prénom d'assignation... ».

Riwan et Hael s'accordent sur le fait que les gays ne sont pas forcément plus ouvert sur les transidentités que les autres : « Les personnes gays sont, la plupart du temps, cisgenres (4). Et comme la grande majorité des personnes cisgenres, elles ne sont pas sensibilisées et ignorent tout ou presque sur nous, nos vies, nos réalités. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles je (Riwan) ne fréquente pas le milieu gay. Le phallocentrisme me semble très présent, et mine de rien tout est très normé et codifié... Dans ces normes et ces codes, les personnes trans n'ont que peu de place. Être gay ne garantit aucunement de ne pas être transphobe. Un mec trans se limite pour beaucoup à « une femme, parce que tu comprends, si t'as un vagin, berk berk, c'est un truc de nana, ça, je ne suis pas hétéro non merci ». Dans ces situations, la personne peut en venir à accuser le mec trans de l’avoir « trompée sur la marchandise », de l'avoir piégée, juste parce qu'il ne correspond pas aux représentations qu'elle se fait de ce que devrait être un homme gay... » raconte Riwan. Hael de résumer ces contradictions tout en restant optimiste : ‹ Dans le milieu LGB-T en général il n'y a pas vraiment de place pour les personnes trans quelle que sort leur orientation sexuelle, même si ça tend à évoluer doucement dans le milieu associatif ».

 

1- C’est à dire que je ne peux ressentir d’attirance sexuelle que lorsque j’éprouve des sentiments amoureux pour la personne… ET je ne peux ressentir de sentiments amoureux que lorsque je ressens déjà une très forte connexion avec la personne. En somme : je tombe (très) difficilement amoureux, et je n’éprouve aucune attirance sexuelle, excepté pour la personne dont je suis amoureux.

2- Contraire d’euphorie, inconfort très important, souffrance, pouvant se situer à divers niveaux (parties du corps, prénom, pronoms, etc.)

3- Le fait d’être mal genré par les gens, via l’usage de pronoms et accord ne correspondant pas au genre de la personne (elle au lieu de il, par ex)

4- Qualifie une personne dont le genre correspond à celui qui lui a été assigné à la naissance (personne non-trans).

 

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